En 40 ans de carrière dans la BD, j’ai eu l’immense chance de côtoyer des personnalités hors du commun. Des dizaines d’auteurs qui m’ont tous enrichi, par leur créativité et leur humanité. Philippe Tome, le co-créateur du Petit Spirou, l’immense co-repreneur de la série Spirou et Fantasio (et aussi du Gang Mazda), le co-auteur des Minoukinis, de Soda, de la Route de Selma, de Berceuse assassine et de tant d’albums à succès, est de ceux-là. Il a eu la bête idée de nous quitter trop tôt.

Cette marmite bouillonnante d’idées, ce baladin de l’humour, cet enculeur de tabous, a dynamité la bande dessinée classique, en duo avec l’inestimable complice et ami Janry, son frère siamois de création. Un non-conformiste, un gitan de la BD, artiste libre et irrévérencieux. Souvenirs. Trois parmi des centaines d’autres.

Du Petit Tome au Grand Tome

1980. L’ULB lance Radio Campus. J’y entame une émission hebdomadaire sur la BD. Il me faut trouver, chaque semaine, des auteurs pour venir parler de leur métier durant... deux heures. Une amie, Suzanne Vandezande, me présente deux potes d’école qui viennent de commencer à "Spirou". Ils y font les "Jeurêka". J’adore, ça tombe bien. Ils signent d’un jeu de mots : Tome et Janry en référence à Tom et Jerry. Ça les fait bien rire (ils sont bien les seuls). Ils font tout à deux. Dessin ET scénario en duo. Ils s’amusent à pirater à leur façon le vieux principe des jeux d’animation en les transformant en gags. Ça les fait bien rire aussi (et, ça tombe bien, ça fait aussi rire les lecteurs). Ce n’est que du jeu, une page d’animation dans le journal, mais c’est talentueux, rigolo, rebondissant, impertinent, hypercréatif, généreux, cela va dans tous les sens... Un peu comme le zigoto que je découvre à mon micro : le phénomène Tome. Passionné, volontiers potache, drôle, parfois naïf, enthousiaste, attachant, avec un cerveau qui semble fonctionner en surrégime, comme son imagination.

Pour le 30e anniversaire de Gaston Lagaffe, dans ce collector que fut le "Journal de Gaston", Tome et Janry imaginèrent et dessinèrent quatre gags du célèbre gaffeur. Qui furent applaudis par Franquin. Au point que le "Maître" accepta certains de ses scénarios pour la série officielle.

1987. Je deviens rédacteur en chef de "Spirou". Avec la mission (entre autres) de redonner sa place d’animateur principal au personnage de Spirou, qu’on doit retrouver partout dans le journal. Un travail titanesque pour les auteurs. Comme à la grande période de Franquin. Commence, en fait, la grande période Tome et Janry. Celle d’un atelier de déconneurs de génie, Tome, Janry, Stuf, Gazzo et, plus tard, Dan. Je m’y rends régulièrement pour prendre livraison du résultat de nuits blanches successives de leur part à peaufiner, retravailler (selon le cas) : l’illustration de couverture en retard, une planche en retard, une mise en couleurs en retard, une animation en retard,... toutes créées dans un grand bordel. Celui de la créativité de Tome. Fragile malgré son talent, il doute de lui-même quand il me tend le résultat de leur travail : "Ça te convient ? Tu es sûr que ça va ? VRAIMENT sûr ?", prêt à tout reprendre si j’ai le moindre micro-pico-nanosoupçon à propos de sa qualité.

La Rédaction du journal "Spirou" et tous les dessinateurs du magazine ont rapidement réagi en réalisant un numéro spécial en hommage à Tome.

XXIe siècle. Je dirige les éditions Sandawe. Près de quatre décennies ont passé. Le Petit Tome est devenu Le Grand Tome. Il a une carrière magistrale derrière lui. Il est désabusé devant sa non-reconnaissance par les gourous angoulomachins qui décident de qui est un "vrai" auteur, et à qui le mot "populaire" file la couperose. Il conserve cependant son enthousiasme. Il souhaite rééditer une série d’humour réalisée avec Christian Darasse, "Les Minoukinis". Elle se déroule chez des naturistes. Tome ne se prend pas au sérieux, la preuve : pour le lancement, il envisage des séances de dédicaces à trois — scénariste, dessinateur, éditeur — tout nus. Cela ne se fera pas. Dommage, comme dans le "Petit Spirou", on aurait pu jouer au jeu de "Qui a la plus gr..." Euh, non, je disjoncte, pardonnez-moi, c’est l’émotion. Mais bon, il ne m’en voudra pas. Car, s’il y a bien quelque chose qui convient à Tome, ce sont les dérapages.
En bande dessinée, on appelle cela un gag.
Et il fait partie des maîtres en la matière.

Dessin de Christian Darasse