Kana, le label de mangas traduits initié par Yves Schlirf chez Dargaud Bénélux, s’enrichit d’une nouvelle collection. Avec " Made in Japan ", ce sont des mangas prestigieux qui nous sont proposés, dans la lignée de ceux proposés par Casterman. La concurrence se fait rude entre éditeurs.

Yves Schlirf, ancien libraire devenu éditeur chez Dargaud Bénélux, jubile. L’initiateur des mangas Kana était considéré, au démarrage de la collection, comme un extra-terrestre farfelu. Aujourd’hui, le succès du label est incontestable, et il a fédéré autour de lui les vrais fanatiques de bande dessinée japonaise." Depuis, on me regarde différemment ", confie-t-il, un sourire en coin.

Kana, cependant, vu son format, s’adresse aux convaincus - certes de plus en plus nombreux. Difficile, pour qui n’est pas un afficionado, d’accrocher à ces petits formats sans un réel effort de concentration, compliqué encore par le fait que, pour respecter le travail des créateurs, les livres sont à lire dans le sens d’origine, de droite à gauche, en commençant par ce qui, pour le lecteur occidental, est la fin.

La collection "Made in Japan" maintient ce principe, mais dans un format beaucoup plus lisible, proche de ceux édités chez Casterman dans sa collection "Manga". On continue à devoir lire de droite à gauche, ce qui éloignera définitivement une bonne partie du public potentiel, qui se refusera à faire cet effort [1], mais le format rend l’épreuve moins pénible.

Saluons dès le départ le travail d’éditeur. Avec une jaquette vernie, des dessins en empreinte (donnant un effet de relief), des pages de garde au rendu gaufré, ce sont de beaux livres qui nous sont ici proposés. On apprécie également le travail documentaire et les dossiers explicatifs qui accompagnent chaque volume, qui permettent au néophyte une découverte du manga. L’impression de qualité est visiblement supérieure à celle des premiers mangas chez Casterman.

L’éditeur ex-tournaisien est d’ailleurs attaqué sur son propre terrain par le choix du premier auteur, Jirô Taniguchi, dont le sublime "L’Homme qui marche" était l’un des fleurons des premiers mangas qu’il édita. Kana nous propose l’adaptation monumentale (cinq volumes dont le premier fait déjà 326 pages !) d’un best-seller japonais écrit par Yumemakura Baku, "Le sommet des Dieux".

Au centre de ce récit d’aventure qui prend son temps pour poser les ambiances et pour cerner la personnalité des intervenants, le thème du dépassement de l’homme par l’affrontement avec la nature, au travers du mystère d’un appareil photo. Celui de l’équipe d’alpinistes de Mallory qui, en 1924, tenta de vaincre le toit du monde, l’Everest, et y laissa la vie. Tombé entre les mains d’un photographe japonais à Katmandou, Fukamachi Makoto, il va raviver en lui le souvenir d’une expédition dramatique à laquelle il vient de participer, et l’entraîner dans une enquête sur un mystérieux alpiniste. Dont il revivra les fabuleux exploits et toutes les immenses douleurs qu’il eut à supporter pour les réussir. Un roman qui est une véritable ode aux beautés de la montagne ainsi qu’au courage et à la personnalité hors du commun des alpinistes.

En même temps, sortent les deux premiers volumes d’un roman hors-normes, "Number Five", par Taiyou Matsumoto. Hors-normes car inracontable, graphiquement sublime mais narrativement surprenant, menant le lecteur par le bout du nez dans un labyrinthe de séquences mêlant onirisme, science-fiction et une réelle poésie, sans qu’il puisse véritablement comprendre où il est entraîné ni où il va. Visiblement inspiré par le travail de Moebius dans ses œuvres des années 70 et du début des années 80, il multiplie les références à son univers, y ajoutant une symbolique qui lui est propre, et s’en démarquant par un graphisme de plus en plus personnel. Un récit dans lequel il est très difficile de pénétrer, mais qui mérite le détour, par la richesse de sa créativité. Les deux premiers volumes comptent 154 pages chacun, et la série est toujours en cours de publication au Japon.


[1On se demande d’ailleurs pourquoi il est nécessaire d’imposer à un lectorat occidental un sens de lecture qui n’est pas le sien - Casterman édite les livres dans le sens traditionnel, au sens européen du terme, et ce n’est pas considéré comme une atteinte à l’intégrité de l’oeuvre, sauf pour les intégristes du manga (ne hurlez pas, les gars, ce n’est que mon avis...)