Pour tous les amateurs d’Hergé, les entretiens de Numa Sadoul avec le créateur de Tintin ont quelque chose de mythique. Premier livre où Hergé se livrait vraiment (croyait-on), abordait des sujets autrefois tabous, il a été longtemps "la" référence ultime avant qu’un certain Benoît Peeters commence à publier à son tour sur le grand homme et détrône son prédécesseur. Ce livre paru en 1975 et très largement expurgé à l’époque par Hergé, est aujourd’hui réédité dans une version plus complète.

En 1971, Numa Sadoul, jeune amateur de BD de 24 ans, passionné et très culotté, sonne à la porte des studios Hergé afin de lui proposer une série d’entretiens dans le but d’en réaliser un livre. Hergé accepte et, durant une semaine, l’accueille dans son bureau et répond à ses questions. Au total, douze heures d’interviews sont enregistrées. Imaginez le trésor !

Le jeune interviewer en sortit heureux : "Hergé se fit disert, volubile, sincère. Il joua si bien le jeu qu’il consentit à tout me dire, ou presque tout, y compris sur les questions les plus secrètes : la séparation d’avec Germaine, l’aventure avec Fanny, la psychanalyse, les rêves torturés, l’athéisme, les accointances plus ou moins avouées avec la droite belge, etc. C’est ensuite que les ennuis débutèrent."

Car Hergé, qui voulait contrôler les moindres aspects de son image, voulut tout relire, puis revoir des tournures de phrase, puis réécrire certains passages, revenir sur d’autres... bref, revoir le manuscrit de fond en comble. Il lui fallut trois années avant d’approuver une version "définitive". "Outre le premier jet, je possède donc en archive deux moutures successives largement annotées par Hergé, et je puis attester qu’il travaillait encore avec acharnement sur le texte avant impression !", confie Numa Sadoul dans sa préface. Il montre, en exemple, une page raturée, annotée et réécrite de la main d’Hergé... qui s’autocensurait, supprimant les allusions à ses problèmes familiaux, nuançant ses réponses relatives à la politique. L’éditeur y ajouta sa propre censure, supprimant par exemple les passages relatifs à l’athéisme d’Hergé.

En 1989, Fanny Remi autorisa la publication d’une version moins expurgée, qualifiée de "définitive". Celle-ci l’est encore un peu plus car elle est complétée de quelques documents, dont l’enregistrement d’une discussion entre collaborateurs d’Hergé en son absence. En attendant, peut-être, la publication du manuscrit original, voire même le fac-simile de celui-ci annoté par Hergé, qui sera la version définitivement définitive que nous attendons tous.