Mythe universel, le personnage de Mickey Mouse, créé en dessin animé en 1928, aura donc bientôt 90 ans. Adapté en bande dessinée un an après la naissance de Tintin, il a connu ses heures de gloire sous le crayon du fabuleux Floyd Gottfredson. Le public francophone avait déjà pu apprécier le travail du génial dessinateur grâce à diverses rééditions, plus ou moins heureuses et plus ou moins respectueuses (les mises en couleurs étaient parfois excécrables), les plus récentes étant celles des éditions Glénat. L’éditeur a réussi une prouesse : obtenir de Disney qu’il autorise des auteurs européens à en interpréter l’univers à leur manière.

S’attaquer à un personnage aussi culte, à l’une des icones du XXe siècle, est audacieux. Mais quel cadeau pour un auteur qui a été nourri, dans son enfance, par l’univers Disney, comme la majorité des enfants européens. Ont donc répondu "Présent !" Cosey, Trondheim et Keramidas, Tebo et Loisel. L’éditeur a mis les petits plats dans les grands pour réaliser de beaux livres, en dos toilé, au format adapté au projet de chacun des auteurs. De très, très beaux objets !

Cosey : tout en charme et finesse
"Une mystérieuse mélodie ou comment Mickey rencontra Minnie" est signé par l’un des auteurs les plus prestigieux de la fin du XXe siècle, Bernard Cosey. Il nous offre un livre carré "à l’ancienne", avec coins arrondis, page de garde simple et colorée. Il ne manque plus que l’ex-libris "Ce livre appartient à..." pour que l’illusion soit parfaite. Même la première page semble d’époque, avec des couleurs simulant le Benday grâce à un jeu de trames restituant les nuances de la couleur, et les débordements dus à l’imprécision des techniques d’impression des journaux jusqu’aux années 80. On retrouvera d’autres pages de ce type à l’intérieur du récit : elles suggèrent celles d’une histoire que Mickey, scénariste, est en train d’inventer pour un éditeur mécontent qui lui demande de se renouveler et d’abandonner ses "happy ends" qui ne correspondent plus à l’air du temps. L’histoire, tout en finesse et en subtilité, fraîche et drôle, est truffée de références aux débuts de Walt Disney. Cosey y imagine la première rencontre de Mickey avec Minnie. Graphiquement, c’est pourtant un album très personnel, puisque l’on y détecte, instantanément, la patte de l’auteur de Jonathan et de quelques fleurons de la collection "Aire libre" de Dupuis. Et on le referme avec le même sentiment de bonheur que pour ses autres livres. Trondheim et Keramidas : une fausse bonne idée
"Craziest adventures", scénarisé par Trondheim et dessiné avec fougue par Keramidas est, par contre, une déception. L’exercice de style est intéressant. Les auteurs imaginent avoir retrouvé les pages disparates d’une aventure de Mickey publiées dans une revue des années 60. Ce qui leur permet de réaliser des planches dans des endroits aventureux et d’insérer des rebondissements sans se préoccuper de la crédibilité de ceux-ci. Supposées retrouvées dans un vide-grenier et avoir subi l’épreuve du temps, les pages ont été salies par des taches de moisissures, voire déchirées, et une trame a été apposée sur les couleurs pour "faire vieux". Le problème, c’est que ça ne fonctionne pas. Il ne suffit pas de mettre des points sur des couleurs pour retrouver le rendu du Benday. Le faux transpire immédiatement, on n’y croit pas une seconde. Trondheim emmène bien le lecteur d’un univers à l’autre, de la jungle à l’espace en passant par une cité secrète, mais les fameuses chutes en bas de page supposées pousser le lecteur à attendre avec impatience la suite de l’histoire — et, ici, supposées faire rire — tombent à plat. On ne rit pas, on ne frémit pas, on s’ennuie vite et la lecture se transforme en pensum. Dommage pour Keramidas, dont le dessin alerte et vivant, ainsi que les mises en pages dynamiques, permettent de sauver partiellement le scénario sans queue ni tête voulu par le concept même de l’album, mais cela ne suffit pas. Tebo : total délire !
"La jeunesse de Mickey" est la contribution de Tebo à cette expérience de cure de jouvence pour la souris de Disney. Et, dans le cas présent, c’est à prendre au premier degré. Tebo imagine Mickey en plein troisième âge, racontant des épisodes de sa jeunesse à son arrière-petit neveu. Vous le savez : capter l’attention d’un enfant de la génération jeux vidéo, ce n’est pas aisé. Il faut que ça bouge ! Et le vieux Mickey n’a pas son pareil pour raconter des aventures où tout rebondit tout le temps, revenant ainsi aux sources de ses premières apparitions en dessins animés. Certes, c’est un tantinet exagéré, pas toujours crédible, mais on peut mettre cela sur les effets du grand âge sur la mémoire. Et, surtout, c’est tellement drôle ! Chaque page est une succession de rebondissements saugrenus, de gags hilarants, de répliques impertinentes. Presque nonagénaire, Mickey en retrouve le dynamisme de ses débuts, avant qu’il devienne une icone propre sur elle pour enfants sage. Un peu comme si Walt Disney avait été vacciné à l’humour de Tex Avery. Loisel : Mickey se lâche
En format "à l’italienne", le livre de Régis Loisel, "Café Zombo", est le plus proche du style Floyd Gottfredson et revient au format "strip" des publications quotidiennes dans la presse du début des années 30. L’auteur introduit sa dédicace par un hommage aux grands maîtres de la bande dessinée et du dessin animé, qui l’ont nourri et qui ont imprégné cet album. Une aventure de Mickey loin du personnage très lisse en lequel Walt Disney a fini par transformer le souriceau délirant des débuts. Dès la première page, Mickey, en recherche de travail dans un décor de taudis, s’énerve, gueule, agresse verbalement. On est dans l’Amérique post crise de 29. La misère règne. Le chômage règne en maître. Le temps de l’insouciance est loin derrière lui. Un financier rase des quartiers entiers pour installer un golf pour richards, il zorglubimise les habitants avec un café aux arômes drogués qui les transforme en zombies et en main d’œuvre bon marché. Le récit se déroule dans une Amérique sombre, loin du royaume enchanté de Disney. La multinationale du divertissement n’avait pas donné de cahier des charges, mais elle a tout passé sous les fourches caudines de ses censeurs, qui n’ont ici demandé de supprimer que des cigares,... et laissé passer tout le fond social. Avec ce livre, Loisel réalise un rêve d’enfant. Il a tout réalisé, scénario, dessins et couleurs. Son interprétation toute personnelle risque de dérouter. Comme le fit celle de Peter Pan, un autre mythe qu’il a revisité brillamment.

Illustrations : © Disney Entreprises.