Fred Baldwin et Wendy Watriss ont créé en 1983 les rencontres internationales de la Fotofest à Houston - Texas, un festival biennal incontournable pour le monde de la photographie ; de nombreuses autres rencontres, pas seulement aux Etats-Unis, s’en sont directement inspirées, et leurs silhouettes sont devenues familières de la Chine au Mexique, de l’Argentine à la Grèce, partout où l’on montre de la photographie, où les photographes, les galeristes, commissaires, critiques d’art ou responsables d’institutions trouvent à se rencontrer. Leur engagement inlassable pour la diffusion de la photographie, leur enthousiasme et leur énergie sont des exemples pour plusieurs générations.

Cette action commune a sans doute éclipsé leur propre travail : l’on en oublierait presque que Fred Baldwin et Wendy Watriss sont tous deux photographes, qu’ils ont mené depuis cinquante ans, séparément d’abord, ensemble depuis 1971, une passionnante enquête photographique sur l’Amérique, un reportage sociologique abondamment documenté, pour la plus grande part inédit, sur les groupes sociaux d’origines diverses et les communautés qui en composent la mosaïque.

Né en Suisse en 1929, Fred Baldwin a déjà derrière lui une carrière de photographe-reporter lorsqu’il rencontre à New York en 1971 Wendy Watriss, californienne ayant vécu une partie de sa jeunesse en Europe, photographe comme lui et journaliste. C’est le début d’une complicité tant photographique qu’affective qui va d’abord les mener au Texas, vivant deux années dans une caravane, une méthode choisie pour des raisons financières autant que pour des besoins d’immersion au sein d’un état qu’ils vont apprendre à connaître par le biais de l’objectif.

Le choix du Texas leur apparaissait comme évident : le plus grand des états américains par sa superficie, le plus puissant, mais aussi celui qui a offert à l’Amérique tout entière sa dimension mythologique - celle du cow-boy, du pionnier ou du pétrolier - est au croisement de diverses cultures. C’est le Texas rural, non celui des villes, qu’ils choisissent d’explorer en travaillant successivement sur les communautés d’origine germanique, sur le Texas hispanique au Sud près du Rio Grande, et sur l’est du Texas où les communautés afro-américaines et blanches cohabitent, groupes eux-mêmes divisés en catégories sociales ; un travail achevé en 1979 dont l’exposition à Houston en 1980 décidera de leur installation définitive au Texas, encouragés en cela par Dominique de Menil, la plus importante mécène des arts à Houston, créatrice avec son époux de la célèbre Menil Collection aujourd’hui présentée dans un bâtiment dessiné par l’architecte Renzo Piano.

Texas 1971-1979 est un travail revendiqué comme une œuvre commune, Fred Baldwin et Wendy Watriss refusant de distinguer ce qui viendrait départager l’apport de l’un ou de l’autre et détournerait par de futiles comparaisons stylistiques des photographies elles-mêmes : celles-ci offrent le constat d’une Amérique pluriculturelle, moins schématique et plus complexe qu’il n’y paraît, démystifiant le mythe du cow-boy pour s’approcher au plus près d’un héritage culturel envisagé comme une richesse, non comme une différence.

La comparaison des photographies d’offices religieux, de fêtes, de mariages, d’actes collectifs ainsi que de la nature du travail sont, au travers des communautés, autant d’éléments informatifs sur ces groupes qui ont longtemps lutté pour leur survie et leur intégration. Elles prolongent indéniablement l’esprit de la tradition photographique de l’enquête sociale des Lewis Hine, Walker Evans, Dorothea Lange ou de quelques autres photographes de la Farm Security Administration ; sans pittoresque ni sensationnalisme, dans le constat documentaire, leurs photographies livrent une série d’informations essentielles et de précieux détails sur le mode d’existence de ces populations, des textes résultant d’enquêtes les accompagnant.

Pour Fred Baldwin, cette « suite texane » s’inscrit dans la lignée de photographies réalisées entre 1957 et 1970, à Reidsville dans l’Etat de Géorgie, images d’un défilé d’adeptes du Ku Klux Klan dans une petite ville sous le regard complice ou passif de la population, de celles des manifestations des Afro-américains pour les Droits civiques derrière Martin Luther King dans les années soixante, ou celles encore d’une communauté blanche vivant dans des conditions d’une extrême précarité, proche de la survie, près de la Savannah River en Géorgie du Sud-Est. Une façon de montrer que l’Amérique n’est pas simplement divisée entre bons et méchants, entre blancs et noirs, mais que la misère et la lutte ont souvent dépassé les critères raciaux et ethniques dans un pays où l’intervention de l’Etat est des plus limitées, où le mythe de la réussite individuelle prévaut sur nombre de valeurs communes à l’Europe.

Wendy Watriss, qui fut également reporter et productrice de documentaires sur la guerre du Viêt-Nam, sur l’histoire des régimes communistes en Europe ou la guerre civile au Salvador ou au Nicaragua, s’était entretemps lancée dans une carrière indépendante. C’est à la demande de Life Magazine qu’elle entreprit, de 1981 à 1986, un reportage sur les ravages de l’Agent Orange, une substance chimique toxique qui fut utilisée par l’armée américaine au Viêt-Nam, au Laos et au Cambodge, affectant de même ses propres effectifs, condamnant les soldats à une mort progressive et à transmettre à leurs enfants de profonds handicaps. Pour ce travail, Wendy Watriss reçut le World Press Award pour les magazines et, entre autres, le Prix Oscar Barnack pour Leica, l’une des premières femmes à être ainsi distinguée.

L’action des vétérans réclamant justice et dénonçant les terribles effets de l’Agent Orange l’amena également à un reportage sur le Vietnam Veterans memorial (1982-1987) à Washington, un monument qui n’a d’autre équivalent aux Etats-Unis puisqu’il est l’œuvre des vétérans eux-mêmes. Elle y a photographié des scènes émouvantes d’une population diverse, des vétérans aux familles des soldats, venus se recueillir, rechercher le nom de leurs disparus gravé dans la pierre, se laisser gagner par une émotion exprimée collectivement. On le constate, c’est une Amérique loin des clichés traditionnels, perçue intimement, au plus profond de sa réalité, qu’ont explorée Fred Baldwin et Wendy Watriss. Non comme une charge accusatrice, pas plus qu’en une vision complaisante, mais dans le souci de comprendre et de dire au mieux cette grande nation compliquée qui ne cesse d’exercer pour l’étranger tour à tour fascination et perplexité : ce sera aussi pour le grand public la découverte d’une démarche photographique prolongeant la tradition de l’enquête sociale et du photo-reportage.

A l’heure où les Américains, en élisant le premier président noir de leur histoire, ont choisi d’offrir un nouveau visage, l’exposition (inédite, organisée et présentée pour la toute première fois au Musée de la Photographie à Charleroi) propose une relecture de cinquante années d’histoire contemporaine des Etats-Unis à travers des étapes essentielles de la formation d’un pays qui nous demeure à la fois proche et étranger.

Xavier Canonne, Directeur

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