Dans notre précédent article, nous nous faisions l’écho des ennuis de Microsoft avec la justice américaine, qui tente de freiner ses ambitions monopolistiques. Les enjeux de ce procès débordent largement des frontières américaines.

Imaginez un monde où un géant de la distribution aurait tellement bien réussi à écraser ses concurrents que vous n’auriez plus d’autre choix que de vous rendre dans ses grandes surfaces pour y faire vos achats. Imaginez que, fort de sa puissance, il n’ait placé dans ses rayons que les produits de sa marque et que vous ne puissiez donc plus acheter que ceux-ci - ou ceux ayant reçu son “imprimatur” au prix de pas-de-porte [1] exorbitants.

Dans cette situation de monopole, le grand distributeur pourra imposer sa loi. Augmenter les prix. Refuser la distribution des produits des fabricants qui ne signeraient pas allégeance. Voire restreindre l’accès de ses grandes surfaces aux clients possédant un compte en banque suffisamment fourni.

Ceci n’est pas un scénario de science-fiction. Cette situation est en train de se passer aujourd’hui dans le monde de la micro-informatique et ce géant n’est autre que Microsoft. Vingt états américains et le gouvernement fédéral tentent de limiter sa puissance par un procès historique qui nous concerne tous.

Petit retour en arrière. Grâce à la croissance exponentielle d’Internet, une petite société, créatrice d’un logiciel de navigation (un “navigateur”) sur le réseau des réseaux, devient une “success story” à l’Américaine. Un outil excellent, venu au bon moment, Netscape.

A la même époque, le réseau MSN ou “Microsoft Network”, lancé par Bill Gates, recueille peu d’adhérents. Il tente alors de s’imposer sur le réseau avec un navigateur, “Microsoft Explorer”. Peu convaincant au départ, il parvient, de version en version, à se hisser à la hauteur de son concurrent Netscape.

Mais le public d’Internet est méfiant vis-à-vis de Microsoft et, malgré ses qualités, son navigateur s’impose difficilement. Bill Gates décide alors d’abattre Netscape, en utilisant toutes les possibilités que lui permet son énorme puissance. Il distribue “Explorer” gratuitement, obligeant Netscape à faire de même. Il l’inclut dans son système d’exploitation Windows (installé sur la majorité des ordinateurs dans le monde). Il signe un accord avec Apple pour le faire figurer par défaut dans son nouveau système d’exploitation, “Mac OS 8.0”. Il l’inclut dans “Office”, la suite bureautique la plus répandue au monde. Etc. Etc. Etc.

Le résultat ne se fait pas attendre. Atteint de plein fouet par une telle force de frappe, Netscape voit ses parts de marché s’écrouler. Si rien ne s’oppose à la tactique de Microsoft, son unique concurrent aura disparu dans un an.

C’est là qu’intervient la constitution américaine. Basée avant tout sur le libéralisme et les lois du marché, elle a placé des garde-fous pour empêcher les dérapages. Quelques juges ont décidé de s’attaquer à Microsoft pour que le libre jeu de la concurrence puisse s’effectuer à nouveau. Symbole parmi bien d’autres : ils veulent interdire que le nouveau système opératoire, Windows 98, impose à ses utilisateurs le navigateur Explorer et le logiciel de courrier Outlook Express que Microsoft y a intégrés.

Pour faire avancer le Schmilblik, ils proposent à Bill Gates d’ajouter Netscape sur le CD-ROM de Windows 98 et de laisser le libre choix à l’utilisateur final au moment de l’installation. Un bon compromis qui aurait permis à Bill Gates de démontrer qu’il ne tentait pas d’imposer un monopole. Son refus sans concession est une démonstration a-contrario qui se passe de commentaire.

Le procès aura lieu en septembre. En attendant, Bill Gates sortira Windows 98 à la date prévue, fin juin. AVEC Microsoft Explorer intégré d’office. Les utilisateurs n’auront pas le choix. Sinon celui de postposer l’achat de Windows 98 en attendant la décision du tribunal.

Article paru dans "Le Ligueur" en 1998.


[1Procédé courant dans la grande distribution consistant à exiger, de la part du distributeur d’un produit, qu’il paie une somme souvent importante pour avoir le droit de figurer (“être référencé”) parmi les produits vendus dans le magasin.