Qu’un éditeur aussi prestigieux que Larousse se décide à consacrer un de ses dictionnaires à la bande dessinée est l’un des signes les plus évidents de la popularité actuelle de ce que certains considéraient, il n’y a pas si longtemps que ça, comme un simple divertissement pour enfants, et de sa reconnaissance par les milieux culturels. La troisième cuvée, très attendue, de cet outil de référence incontournable, est complétée d’un épais cahier qui nous offre un véritable tour du monde du Neuvième Art.

Patrick Gaumer, auteur unique de cette somme d’informations, est un vrai historien, doublé d’un passionné. Un passionné heureux, car il a la chance de pouvoir se plonger 24 heures sur 24 dans des univers dessinés qui font rêver, qui font rire, qui émeuvent, qui révoltent, qui éblouissent, et dont les histoires et les images marquent parfois pour la vie.

Lancé pour la première fois en 1994, le « Dictionnaire mondial de la bande dessinée » avait déjà connu une réédition complétée en 1998. Il est désormais « griffé » « Larousse de la BD », une appellation contrôlée qui montre la confiance de l’éditeur en un spécialiste incontesté.

« Nous ne voulions pas que cette nouvelle édition ressemble trop aux précédentes », explique Patrick Gaumer. « A l’époque où nous avons publié la première édition, huit cents albums sortaient chaque année. Actuellement, il en sort plus de deux mille. En dix ans, le paysage éditorial a complètement changé. Une nouvelle génération d’auteurs est née, qui privilégient moins le côté spectaculaire des graphismes que la force du thème (Marjane Satrapi, David B., Emmanuel Guibert, et bien d’autres). Une évolution artistique et scénaristique qui a été accompagnée d’une évolution économique. En octobre 2004, au moment où était imprimé le « Larousse de la BD », j’ai compté que 335 nouveaux titres sortaient en librairie ! »

La bande dessinée est donc un art vivant, en pleine effervescence, et comme son prestigieux équivalent pour la langue française, qui tente, dans chacune de ses éditions annuelles, d’ajouter les nouveaux mots passés dans le langage courant, celui-ci est le reflet de l’évolution récente de la création. « L’idée est de faire un panorama, une sorte de bilan : « qu’est devenue la BD aujourd’hui ? ». Elle est extrêmement riche et le « Larousse de la BD » doit refléter cette richesse. D’où une part plus importante consacrée aux comics et, surtout, aux mangas. En 1994, seuls 19 titres étaient sortis en français. En 2003, plus de 500 ! Ce qui est une mine d’or pour les éditeurs, car le coût de fabrication est plus bas que les albums traditionnels, les droits sont relativement peu élevés, et ils ont touché un nouveau public. Le choix des dessins de couverture reflète cette évolution. » En effet, alors qu’en 1994, le choix était très classique et qu’en 1998, on n’y trouvait que XIII, Spiderman, Dragon Ball et Isa (les Passagers du Vent), seul XIII est encore présent. Les autres ont été remplacés par Cédric, Corto Maltese, Lanfeust, Love Hina, Ibicus... et le nouveau monument qu’est devenu Titeuf. En rappel de la BD classique, ne reste que l’Ombre Jaune de Jacobs.

Les 2200 entrées de cette volumineuse source de référence font le tour des auteurs essentiels, des revues, des séries, etc. de l’édition franco-belge, mais aussi des principaux pays du monde où la bande dessinée a connu un succès populaire ou produit des œuvres majeures. Le dictionnaire est complété d’un cahier spécial en couleurs qui complète ces informations par des dossiers relatifs à l’histoire de la bande dessinée dans chacun de ces pays.

Les amateurs joueront au jeu des comparaisons entre les différentes éditions. Quelles sont les nouvelles entrées ? Qui a été éjecté ? « J’ai ajouté quelques incontournables qui manquaient précédemment, comme le dessinateur Merho, par exemple, créateur de la série flamande Kiekeboe. Mais j’ai aussi voulu ajouter mes coups de cœur. Des auteurs qui peuvent très bien ne jamais connaître un immense succès mais que je trouve exceptionnels, comme la Claire Bretécher argentine, Maitena, un Abdelaziz Mouride, qui a passé des années dans les prisons marocaines... et qui vient de lancer une revue de bande dessinée pour les jeunes auteurs de ce pays ! Mais j’ai peu retiré d’entrées. Une dizaine seulement. Par exemple, « Les Dossiers du B.I.D.E. » de Jean Yanne et Tito Toppin, et... « Claude Moliterni », qui s’était occupé de la partie iconographique des précédentes éditions, une entrée qu’il s’était auto-attribuée et qu’il avait rédigée lui-même. »

Bien sûr, 2200 entrées, c’est à la fois énorme et pas assez puisque l’exhaustivité totale est impossible, vu l’énormité de la production actuelle et la quantité de séries nées depuis que Rodolphe Töpffer publia la première bande dessinée, en 1833. Il faut donc faire des choix et ils ne sont pas faciles. D’autant plus que, ce dictionnaire étant devenu une source de référence (souvent pillée) pour les journalistes, les étudiants et tous ceux qui s’intéressent à la bande dessinée, l’auteur subit désormais des pressions. « Soyons clairs : j’essaie d’être ne plus représentatif possible, je n’accepte ni chèque, ni argent liquide, ni pression d’aucune sorte... même si certains auteurs me contactent pour tenter de m’influencer. »