Autrefois honnie, vilipendée, dénigrée par éducateurs et intellectuels, la bande dessinée est devenue en trois décennies un véritable phénomène culturel et commercial. Entrée au musée, elle a reçu définitivement l’ "imprimatur" du monde culturel francophone grâce à la référence utlime de celui-ci, le "Larousse".

D’abord, il y a eu quelques entrées timides dans le "Petit Larousse". En commençant par Hergé. On reconnaissait enfin qu’un auteur de bande dessinée pouvait être considéré comme une personnalité importante de la culture, au même titre que les écrivains, philosophes, sculpteurs, acteurs, etc.

Mais pendant que les rédacteurs du "Petit Larousse" s’y intéressaient timidement, la bande dessinée s’imposait dans tous les domaines, devenait une vraie référence, à la fois par ses graphismes (dans la publicité, par exemple), son contenu (dans les années 60, déjà, "Barbarella" était adaptée au cinéma, Gainsbourg chantait le langage des Comics Strips, et des expressions tirées de la BD sont reprises depuis longtemps dans les médias) et son succès commercial.

Flash back. A l’époque où Franquin, Hergé et Goscinny avaient déjà conquis les enfants, les éducateurs se liguaient contre la bande dessinée, accusée de désapprendre la lecture, d’utiliser un sous-langage limité, bref d’abêtir. Le monde intellectuel méprisait cette sous-littérature reléguée aux premiers âges de la vie et qu’on devait vite abandonner pour passer à de "vrais" livres. Quand on achetait un album pour soi, on demandait un emballage cadeau et on ajoutait que c’était "pour offrir".

Le temps a passé et les mentalités, grâce aux enfants d’alors devenus adultes, ont changé. Grâce aussi au travail de passionnés, journalistes, critiques et historiens (Patrick Gaumer, l’auteur du Larousse de la BD, cumule les trois casquettes) qui l’ont patiemment défendue. La bande dessinée a nourri plusieurs générations. Elle a donné le plaisir de la lecture à des millions d’enfants. Elle leur a apporté des émotions, les a fait pleurer, rire, les a scotchés de peur par des suspenses insoutenables grâce aux fameuses "chutes en bas de pages" chères à la publication dans la presse. Techniques qu’elles avaient empruntées aux feuilletons populaires et que les séries télévisées allaient abondamment copier, avec le succès que l’on sait.

Vingt années de travail

Le premier dictionnaire Larousse de la bande dessinée date de 1993. Patrick Gaumer avait mis trois années à le rédiger et à en vérifier toutes les données. Cela fait donc vingt ans que cette somme a été initiée. Il n’était pas évident, à l’époque, de trouver les dates de naissance de tous les auteurs ; cela avait été un travail de fourmi (avant Internet) pour trouver les premières (et dernières !) dates de parution de séries.

Ce travail, l’auteur l’a patiemment poursuivi alors que le paysage éditorial se modifiait à toute allure. Au moment où il l’a entamé, la bande dessinée était constituée des productions de quelques "majors" et de quelques indépendants encore peu influents ; on vendait quelques centaines d’albums par an ; le manga était pratiquement inconnu et souffrait du même ostracisme qu’avait précédemment connu la bande dessinée. En 2010, on compte les éditeurs par centaines, et leurs albums par milliers ; le raz-de-marée manga a tout bouleversé ; l’édition s’est mondialisée, nous permettant de découvrir des auteurs de l’ensemble de la planète. Et le numérique frappe à la porte.

Comment, dans cette mouvance, cerner l’essentiel, gommer l’accessoire, déterminer, dans la surmédiatisation de certains auteurs, les feux de paille ; et consacrer l’espace disponible, rare malgré le millier de pages de cette somme magistrale, à ceux qui apportent réellement quelque chose à la bande dessinée ? On imagine les pressions que doit subir l’auteur et les déchirements lorsqu’il faut supprimer des entrées pour les remplacer par d’autres. C’est pourquoi on se doit de posséder chaque édition de ce dictionnaire, car il est à la fois un film de l’histoire mondiale de la bande dessinée et une photographie de son état à une certaine époque. Des auteurs jugés importants en 1993 ont disparu de ses pages 17 ans plus tard. Et il en sera de même dans les éditions futures.

Ouvrage de référence incontestable face à un Internet invérifiable, outil de vulgarisation pour offrir aux amateurs un moyen de découvrir de nouveaux auteurs et de nouveaux univers, le Dictionnaire Mondial de la Bande dessinée est aussi un livre de plaisir, où l’on découvre, au hasard de nos piochages, des auteurs que l’on ne connaissait pas, des séries à lire (et, comme toujours, on regrettera qu’il n’y ait pas plus d’images, mais ce serait doubler le volume d’un ouvrage déjà majestueux). On fait aussi une plongée dans le temps, à la rencontre des pionniers fantastiques qui ont forgé les bases du Neuvième Art, mais aussi à la recherche des séries que l’on a lues, étant enfant, et qui constituent notre "Age d’Or", propre à chacun d’entre nous.