Il n’aura coûté qu’un peu moins de deux millions pour offrir une adresse e-mail à tous les écoliers du primaire grâce au site www.zou.be. Ce qui, connaissant les montants normaux d’une campagne de pub, n’est pas très élevé.

Car, en réfléchissant bien, on comprend vite que l’initiative du ministre du Budget, de la Culture et des Sports, annoncée par toute la presse en cette rentrée 2001, semble bien n’être que cela : un joli coup de publicité personnelle. Mais elle n’a rien, absolument rien d’une révolution. Ni sociale, ni pédagogique.

Car les brillants technocrates qui lui ont soufflé l’idée ont oublié un très léger détail : par définition, pour avoir accès au courrier électronique, il faut se brancher sur Internet ; or, la majorité des classes belges NE SONT PAS CONNECTEES A INTERNET.

Les enfants qui pourront bénéficier de ce cadeau seront donc principalement ceux qui ont un ordinateur et une connection Internet chez eux - et qui ont donc probablement déjà leur adresse électronique. On est loin du "souci d’égalité des chances" annoncé par le ministre pour justifier son projet.

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L’e-mail est sans doute le plus extraordinaire moyen de communication depuis l’invention du téléphone. Mais est-ce parce qu’une technologie existe qu’il faut la mettre entre les mains de tous les enfants dès leur plus jeune âge ? Par exemple, est-ce parce que le GSM - formidable outil, lui aussi - existe que nous allons en mettre un entre les mains de chaque enfant dès six ans ?

L’intiative, si elle témoigne sans doute d’une bonne intention, témoigne aussi d’une vision élitiste de l’école. En effet, utiliser quotidiennement l’email implique une organisation de la classe qui ne correspond pas vraiment à la réalité de la plupart d’entre elles. Pratiquement, il faut que chaque ordinateur soit connecté à Internet, donc, soit que l’école ait installé un réseau interne qui y soit relié en permanence, soit que chaque classe dispose d’une ligne téléphonique ouverte vers l’extérieur.

La première solution est idéale, mais son installation est très coûteuse. Quant à la seconde, elle est, à l’échelle d’une école, totalement absurde. Elle implique que, chaque fois qu’un enfant voudra lire son courrier, il faudra établir une connection téléphonique, donc payer un appel aux heures les plus chères de la journée, et la maintenir tout au long de la lecture des messages et de l’écriture des réponses. Multipliez cela par le nombre d’enfants et calculez en combien de jours les caisses de l’école seront vides.

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La solution technique choisie est économiquement la pire de toutes, ce qui est étonnant de la part d’un ministre du Budget.

Petite explication.
Il y a deux moyens pour lire le courrier électronique.
Le premier consiste à se connecter à un serveur, de télécharger rapidement le courrier dans son logiciel de messagerie, de couper la connection et de lire et répondre aux messages hors-ligne. Puis de se reconnecter pour envoyer les réponses. On ne paie donc la communication que durant le téléchargement des messages.

Le second, le "webmail", consiste à utiliser un navigateur Internet pour se rendre sur un site qui affichera les messages reçus et des formulaires pour y répondre. Tout se fait en étant connecté, affichage des messages, lecture, écriture de la réponse et expédition. Coût pour l’utilisateur : beauuuuuu-coup plus élevé !

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On se demande aussi quel est l’intérêt d’une adresse électronique personnelle pour les élèves des trois premières années de primaire, alors qu’ils sont toujours en train de faire leurs premiers pas dans l’écriture. Certes, il faut multiplier les possibilités de s’exprimer par écrit, mais l’e-mail n’apporte rien à ce niveau. Par contre, une adresse électronique par classe pourrait être utile pour permettre l’échange avec d’autres groupes.

Quant aux élèves plus âgés, il existe déjà une multitude d’offres pour bénéficier d’une adresse électronique (Kazibao, Kid City, etc.), et zou.be n’apporte rien... sinon compliquer la situation de ceux qui en ont déjà une et qui devront donc communiquer deux adresses électroniques à leurs connaissances.

Plus prosaïquement encore, l’e-mail implique, de la part de l’enfant, une attente. Il faut qu’il reçoive du courrier pour y trouver de l’intérêt. On imagine dès lors sa déception lorsqu’il se rendra compte que sa boîte aux lettres reste vide la plupart du temps. Rien ne permet de supposer que la simple possession d’une adresse électronique va multiplier les échanges.

Les enfants vont donc probablement, dans une immense majorité, et si leur classe répond aux contraintes citées plus haut pour être connectée au réseau, se brancher quelques fois sur le site, constater qu’il n’y a pas grand chose de neuf, et n’y plus revenir ensuite. Sauf, peut-être, pour jouer avec les sympathiques animations de Kid Paddle, le héros de Midam choisi pour animer le site.

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Mais il ne faut pas jeter l’e-mail après la première idée mal aboutie.
SI l’école était plus riche ; SI elle avait les moyens de s’offrir une liaison permanente à l’Internet et d’y connecter, par un réseau interne, chacune de ses classes ; SI elle pouvait installer plusieurs ordinateurs dans chacune ; SI des moyens humains pouvaient être dégagés pour créer du matériel pédagogique adapté à ce media (qui impose des contenus très courts) et traiter les réponses des enfants ; ALORS l’e-mail pourrait devenir un outil extraordinaire de personnalisation de l’enseignement.

De courtes évaluations pourraient être envoyées aux enfants par ce moyen et traitées par retour d’e-mail, avec une réponse personnalisée en fonction de leurs résultats : envoi de documents de travail ou d’évaluations complémentaires. Un encadrement pédagogique, formé à l’enseignement à distance par courrier électronique, devrait donc être mis en place, car un traitement par simple intelligence artificielle ne pourrait rendre compte de la variété de situations posées par les enfants.

Et cela risque bien de coûter beaucoup plus cher que les moins de deux millions annoncés par le ministre. Qui auraient, sans doute, pu trouver meilleure utilisation !

Article paru dans "Le Ligueur" en 2001.