Au départ lieu de libre expression, Internet est désormais le jeu de manipulations et de censure. Après l’ère de la communication, voici celle des groupes de pression.

Yahoo, le célèbre annuaire des sites, ne va pas très bien. La publicité ne rapporte plus assez. Il a donc décidé de s’ouvrir aux partenariats commerciaux. Et, comme ce n’était pas suffisant, il s’est tourné vers la plus vieille recette du monde : le sexe. Un espace "pour adultes" - euphémisme pour "sex-shop en ligne" - qui devait lui permettre de vendre, par exemple, des cassettes vidéo pornographiques, a été lancé il y a deux ans.

Un article paru dans la presse américaine a déclenché les foudres des groupes conservateurs qui, au pays de l’Oncle Sam, font la chasse à tout ce qui concerne la sexualité et qui risque de détourner les bons Américains du droit chemin tracé par Georges Dobeliou. Un appel au boycot du site - relayé jusqu’en Arabie saoudite par le Grand Mufti - a obligé le site à faire marche arrière.

Ces groupes de pression conservateurs vont malheureusement plus loin. Ils utilisent toutes les armes à leur portée, y compris les plus contestables, comme la délation, ou les plus dangereuses, comme l’appel au meurtre.

Le magazine "Une semaine sur le Net" relate ainsi l’histoire du site des opposants US à l’avortement, qui publiait une liste de médecins pratiquant l’avortement : "Cette fameuse "liste de Nuremberg" qu’ils ont ainsi appelé en souvenir des nazis n’est finalement pas si mal nommée que cela : d’une part, c’est tout simplement une incitation au meurtre dans un environnement sectaire ou religieux extrémiste, d’autre part, en plus de cette liste des chirurgiens à abattre, il y a toute une documentation qui explique pourquoi il est bon de les tuer, avec les extraits de la Bible justifiant ces actes insensés."

Dans le climat d’hystérie qui règne aux Etats-Unis, c’est une véritable condamnation à mort pour ces hommes et ces femmes qui ont, en leur âme et conscience, décidé d’aider des femmes en détresse. Cette liste avait été interdite, mais le nouveau président l’a autorisée à nouveau. Et le journaliste de conclure : "Quand à "hacker" le site, si vous êtes pris, c’est vous qui irez en prison : où va l’Amérique lorsqu’il est moins grave de prôner l’assassinat que de "hacker" ce même site ?".

Squatté par la scientologie

La Scientologie est l’une des sectes les plus insidieuses, car elle s’est infiltrée partout et elle tente de se banaliser en se faisant passer pour un mouvement religieux - ce qu’elle n’est absolument pas.

Tous ceux qui l’ont approchée ont vite compris qu’elle s’intéresse moins à soulager l’âme de ses adeptes qu’à les soulager du contenu de leur portefeuille, par tous les moyens possibles. L’un de ces moyens est d’attirer les personnalités fragiles, d’où la création d’une filiale destinée à "aider" les drogués.

Quel rapport avec Internet ? Le fait que la secte a tenté de squatter un moteur de recherche, Google, grâce à ces activités. Comme Yahoo, Google tente de trouver des moyens de financer ses services. L’un de ceux-ci était de permettre à des annonceurs d’afficher une publicité à côté des résultats de recherche concernant certains mots-clés.

La Scientologie a donc acheté le mot "drogue" et tout Internaute cherchant des informations à propos de ce fléau était invité à cliquer sur cette publicité - clic qui l’expédiait illico sur le site de la secte. Le tollé provoqué par la découverte de cette manipulation par le magazine online TRANSFERT permit heureusement d’y mettre fin très rapidement : alertée par les Internautes, la "Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie" a fait pression sur Google pour qu’il cesse cette promotion d’une secte dangeureuse.

Les humains ne sont pas des yaourts

La décision de Danone de supprimer des milliers d’emplois pour améliorer ses résultats financiers a provoqué en France une vague de boycot de ses produits. Qui a été reprise avec beaucoup d’humour par un site Internet créé pour l’occasion. "Boycotter Danone est une réponse aux excès du libéralisme. Profitons-en pour ne pas oublier les autres...", y lit-on en introduction d’un site très bien fait, qui explique les dessous de l’affaire, qui décortique les pièges de la société de consommation qui profitent tant aux financiers et qui invite chacun des visiteurs à signer sa charte : "Je ne mangerai plus de Velouté nature en croyant surveiller mon alimentation, je ne me bourrerai plus de Pim’s pour évacuer mon angoisse au bureau, je ne boirai plus d’Evian tiède au restaurant à 35FF la bouteille, je n’aurai plus la faiblesse de croire que les "Hello" de Lu sont des cookies, je ne donnerai pas de petits pots Blédina à mes enfants, je ne fréquenterai plus les filles qui se gavent de Taillefine". Suit une liste de produits à boycotter et de produits de remplacement.

Un site qui traite avec une intelligence ironique d’un problème fondamental, qui pose de bonnes questions et qui propose des pistes pour réagir en tant que citoyen. Autant de choses qui n’ont pas plu à Danone, qui a décidé de porter plainte contre les éditeurs du site pour contrefaçon. Il est probable que cette plainte et la vague de publicité qu’elle va entraîner seront la meilleure publicité pour le site et qu’elle va encore amplifier la campagne de boycot.

"Tintin est vivant" menacé

Le groupe de pression le plus actif sur Internet, malheureusement, est celui des juristes. Un site Internet, Tintin est vivant, qui recensait les pastiches et les parodies de Tintin, vient d’en faire l’amère expérience. La société Moulinsart, qui gère les droits de Tintin depuis la disparition d’Hergé, lui a envoyé une lettre de menaces afin qu’il retire de ses pages "L’Alph’Art", dernier album de Tintin qu’Hergé n’eut pas le temps de dessiner, et que des auteurs passionnés avaient terminé afin de lui rendre hommage.

Des pirates se sont malheureusement emparés de ces hommages et les ont édités à plus ou moins grande échelle. L’éditeur du site comptait leur couper l’herbe sous les pieds en rendant ces pages accessibles à tous, gratuitement, sur Internet. Il a été sommé de mettre fin à cette publication. Et le webmaster du plus important site sur le sujet, Tintin parodies, a décidé de se saborder avant que les Dupondt de Moulinsart ne s’attaquent à lui.

Ce qui ne va en rien améliorer l’image désastreuse des héritiers (financiers) d’Hergé. Moulinsart a le droit pour lui. Mais il risque bien, à force d’en abuser, de se trouver un jour face au même phénomène que Danone : un tel sentiment de révolte de la part des lecteurs qu’ils exprimeront leur ras-le-bol sur Internet. Avec le risque de voir apparaître un jour un site jeboycottetintin.com.

Article paru dans "Le Ligueur" en 2001.