Ils sont quatre dans un décor de fin du monde. Les restes d’une maison calcinée. Quatre personnages déchirés par la douleur, réunis par un double drame qui semble les avoir rendus fous. Jeux de langages, jeux de corps, narration hachée par bribes... « Cendres de cailloux » est une pièce forte, dense, puissante, mais qui se mérite.

Parfois leurs corps se mêlent dans une danse à l’érotisme tantôt torride, tantôt latent. Ils errent dans ce no-man’s land noirâtre et couvert de cendres et de suie, sans que jamais leurs regards se croisent. Des phrases sortent de leur bouche, comme venues d’un délire profond. Scandées comme une étrange mélopée verbale qui sort par vagues et qui étonne au premier abord. On ne comprend pas. On les sent blessés, douloureusement blessés. A vif. Qui sont-ils ? Que s’est-il passé ? Que font-ils là ? On ne l’apprendra que progressivement.

Il y a là Clermont, frappé à mort par le meurtre de sa femme et qui n’a survécu qu’en retapant une vieille maison à la cave pleine de cailloux. Il y a Pascale, sa fille, qui a bien dû survivre, elle aussi, à la disparition de sa mère et à la plongée dans le néant de son père, et qui tente de se reconstruire après une enfance brisée. Il y a Shirley, féline, amoureuse de Clermont et qui a tout fait pour le sortir de la prison dans lequel il s’emmurait avant de l’y faire repousser. Et il y a Coco, le voyou, le faux dur, fragile, qui l’a poussée à commettre la diabolique mise en scène qui allait faire replonger Clermont.

Ils nous racontent les bribes du drame. L’un après l’autre, lorsqu’une image, un souvenir, leur revient. De petits bouts de traumatismes. De petites tranches d’horreur au quotidien. Lentement, le puzzle se reconstitue dans l’esprit du spectateur. Il ne sera complet qu’à la fin, lorsque les ultimes pièces auront été posées dans d’ultimes cris, et qu’il comprendra alors l’abominable jeu auquel ont participé ces quatre personnages.

Une pièce difficile, par le choix formel de l’auteur de ne la raconter que par petites tranches désordonnées au travers des ressentis de chacun des protagonistes. Il faut s’accrocher, mais l’émotion finale en vaut la peine. Difficile pour le spectateur, elle l’est aussi pour les acteurs. L’intensité de leur jeu et la force de leur présence sont l’indispensable liant à un texte déroutant qui apparaît, de prime abord, comme totalement décousu.

Au théâtre Le Public, jusqu’au 19 février 2005