Paris, début du XXe siècle. La "Belle Epoque" ne l’est pas pour tout le monde. Pour Blanche Epiphanie, pulpeuse orpheline de 17 ans, c’est plutôt le fond du trou. Naïve, pure et vierge, elle livre à des clients lubriques, pour un salaire de misère, les chèques d’un banquier concupiscent et cruel. Tous tentent d’abuser d’elle, l’obligeant à rapiécer chaque soir, dans sa glaciale mansarde, des guenilles déchirées, fragile rempart de sa virginité très convoitée. Du Zola ? Non, une parodie érotique des romans populaires, dont le second degré jouissif n’a pas pris une ride.

Blanche Epiphanie a beau n’avoir que 17 ans, ses formes généreuses ont de quoi faire exploser le taux de testostérone de tout mâle normalement constitué et le transformer en bête sauvage en rut. D’autant plus que la belle, dans sa fragilité, n’est vêtue que de haillons qui, de plus en plus rapiécés, cachent de moins en moins aux regards lubriques les appas qu’elle tente de préserver. Et qui sont la cause de son tragique destin.

Car, livreuse de chèques au début de cette histoire, elle se révèle vite n’être qu’une simple proie pour toute la gent masculine, des clients du banquier Adolphus au banquier lui-même, qui fomente les pires complots contre elle afin de la contraindre de céder à ses avances. Heureusement, il existe dans ce monde de stupre un homme bon, un homme pur comme Blanche Epiphanie, un mystérieux sauveteur masqué de noir nommé... Défendar ! A chaque fois que son hymen est mis en péril, il survient, héros maladroit mais amoureux, pour mettre à mal le violeur et recouvrir ces (magnifiques) seins que l’on ne saurait voir... avant que la belle ne soit à nouveau enlevée, malmenée, transbahutée d’une chambre capitonnée à un lupanar en passant par garçonnière, mansarde, harem et lieux de débauche divers.

Dans cette suite de péripéties rocambolesques qui se fiche pas mal de toute crédibilité, Pichard s’amuse comme un petit fou. On connaît son talent à représenter les rondeurs féminines dans ce qu’elles ont de plus généreux ; les raisons d’effeuiller la belle ne manquant pas ici, il se régale à nous les montrer sous toutes les coutures. Pour accentuer encore le second degré, les personnages surjouent les scènes comme une mauvaise troupe de théâtre, les commentaires "off" sont écrits sur des cases noires façon cinéma muet, et les planches, à la fois par la structure de certaines cases et par les détails de décoration, sont truffées de références à l’Art Nouveau.

Du feuilleton populaire de la fin du XIXe siècle, le scénariste Lob a pris tous les clichés. Le héros mystérieux, les épisodes courts se terminant par des suspenses de papier mâché, les rebondissements les plus abracadabrants, jusqu’aux tics de langage et au style ampoulé : "Allons-nous voir flétrir à jamais sous nos yeux l’humble fleur des faubourgs ?", "’Préférant à juste titre la mort au déshonneur, la courageuse petite s’élance d’un bond désespéré dans le vide qui l’entoure, abrégeant ainsi sa vie qui ne fut qu’un long martyre !...", etc.

Cette série naquit à la fin des années 60, à une époque où certains auteurs (Forest avec "Barbarella", Gigi et Moliterni avec "Scarlett Dream", Pellaert avec "Pravda la Surviveuse" et "Jodelle"...) faisaient vaciller une censure puissante qui, depuis 1949, maintenait la bande dessinée dans un carcan de puritanisme démesuré. Ils entrouvraient en même temps la porte d’une bande dessinée destinée aux adultes, un mouvement qui allait s’accentuer et finalement s’imposer dans la décennie suivante. Quatre décennies plus tard, cette série n’a pas pris une ride et continue, à la fois à nous combler par la plastique de Blanche Epiphanie, et à nous réjouir par la créativité débridée de deux auteurs complices particulièrement bien inspirés.