Incontestable réussite pour le premier festival international de la bière à Tour et Taxis. Une cinquantaine de micro-brasseurs venus d’une petite dizaine de pays ont offert à la dégustation plus de... trois cents bières artisanales, toutes plus originales les unes que les autres. Et le public est venu au rendez-vous, dans une ambiance chaleureuse et conviviale.

Dès l’entrée du hall dédié à cet événement, le premier de cette ampleur en Belgique, un brouhaha démontre que la bière, on ne fait pas que la déguster : on la discute, on la commente, on pose des questions à des micro-brasseurs étonnés du succès de foule et ravis de faire découvrir leurs créations. "On n’a pas mis de musique", nous explique un organisateur. "La SABAM nous aurait facturé 7 000 € !" On soupire de soulagement : la musique en plus, il aurait été impossible de partager ses impressions.

Les emplacements sont à l’image de cette discipline en plein boum : simples et créatifs. Un jeu de palettes en bois crée des îlots, que se partagent plusieurs micro-brasseurs rassemblés le plus souvent par pays, chacun ayant à sa disposition une tablette pour servir les verres, à la façon d’un bar, et quatre pompes pour servir au fût ses créations. Ce qui n’est pas assez : venu pour déguster certaines bières bien précises, nous avons été à plusieurs reprises frustré car elles seraient servies plus tard, voire le lendemain, quand l’une des pompes serait libre. Nous n’avons donc pu découvrir la "Sour’ire de Mortagne" de la brasserie Alvinne, brassée avec des pêches fumées, ni la "Rebel Local " de la brasserie ’T Verzet, IPA brassée avec quatre houblons. Quant à la "Presque Ile" de la brasserie Tête d’Allumette, brassée avec de la tourbe découverte près du fleuve St Laurent, elle n’est jamais arrivée en Belgique, peut-être subtilisée par un voleur amateur de bonne bière ?

Le prix d’entrée est modique. 9 € pour tout ticket acheté sur internet (15 € sur place), ce qui donne droit à un verre de dégustation... voire plus, car les micro-brasseurs vous servent à chaque fois leur nectar dans un verre neuf ; il vous est donc loisible de repartir avec plusieurs verres pour poursuivre l’expérience chez vous. Car on est loin, ici, des verres sophistiqués des brasseries qui, chacune, tiennent à proposer un design spécifique. Ce sont des verres de même type que ceux utilisés pour le vin, une tulipe dont le col plus serré concentre les arômes. Deux graduations, 8 cl et 15 cl, sont censées vous permettre de déguster un peu ou... un petit peu. Mais en pratique, les brasseurs les emplissent au-delà des 15 cl.

Un système de jetons colorés vous permet de payer. Chaque dégustation vous coûtera 2 ou 3 €. Ce qui n’est pas donné pour 15 cl de bière que vous ne finirez sans doute pas si vous tenez à prendre le volant ensuite, mais pas excessif non plus, à la fois vu le prix modique de l’entrée et la rareté des bières. Vous y trouvez là des bières issues de micro-brasseries dont certaines produisent si peu qu’elles ne parviennent même pas à suivre la demande dans leur région (comme "Tête d’allumette", au Canada, et sa délicate bière "Blanche Tête et les Sept grains", brassée entre autres avec du riz et dont les arômes rappellent le saké), d’autres n’ont absolument pas l’intention d’exporter, car leur production, même plus importante, n’est pas adaptée au succès rencontré (comme Lord Hobo, aux États-Unis, avec deux excellentes "New England IPA", le genre à la mode, "Hobo Life" et "Glorious" dont on regrette de ne plus pouvoir y goûter une fois le festival passé... à moins de connaître quelqu’un aux États-Unis).

La plupart sont ravis de pouvoir parler de leur passion devenue métier (à l’exception de la brasserie Tilkin, qui répond à nos questions par de vagues non-réponses visiblement agacées, une exception... bizarre dans un océan de convivialité). Ils nous expliquent comment on fait une bière au lilas, ou à la fleur de sureau, ou avec les éléments les plus improbables. La créativité est partout. On s’amuse, on expérimente, on imagine les appellations les plus farfelues. Parfois, comme dans le cas de Ukrainiens de "Pravda Theatre", la bière est là pour faire passer un message, avec des bières à l’effigie de Trump ("In ‘celebration’ of such an infamous presidency, Pravda found the perfect beer pairing for President Donald Trump – an Imperial Mexican Lager with Limes. Refreshing, with that beautiful hint of natural lime flavor, this beer will make you build a wall around your own heart, just like the only president in the history of humanity to do the same. Let’s all cheers in scorning to an unpredictable future", peut-on lire en description de la bière), Poutine, Obama ou Angela Merkel, accompagnées sur l’étiquette d’un commentaire expliquant le choix politique. Original !

Si nos vedettes nationales comme The Brussels Beer Project, Cantillon, la brasserie de la Senne, La Rulles,... sont bien entendu présentes, on en découvre d’autres de notre plat pays qui mériteront un déplacement à une autre occasion : De Dochter van de Korenaar, No Science, En Stoemelings, ’T Verzet,...

Absentes, les "majors" de la brasserie, qui sont en train de se faire détrôner par ces jeunes créateurs. La preuve, bien entendu, par ce succès de foule, mais aussi par l’âge moyen des visiteurs (de jeunes adultes en grande majorité) et par la proportion très importante de femmes. La bière artisanale a réussi à toucher un nouveau public. Elle est "hype", "tendance". Il faut à présent que les bars et cafés s’en rendent compte afin de permettre à ces nouvelles bières d’être connues d’un plus large public, et que les restaurateurs commencent à s’intéresser au "beer pairing" et offrent à leurs clients la possibilité d’accorder avec leurs mets de bonnes bières artisanales en alternative aux vins à prix prohibitifs... Le choix y est malheureusement trop souvent limité aux Jupiler, Maes ou Stella (Malheureux ! Ne prononcez pas ces noms en face d’un amateur de bière) voire, si vous avez de la chance, aux classiques Chimay, Orval, Rochefort (excellentes au demeurant) dont, avec le temps, on a fini par faire le tour.

Bienvenue, donc, à tous ces nouveaux créateurs de bière. Et espérons qu’un importateur nous permettra un jour de déguster, en dehors de ce festival, celles venues de loin. Nos papilles gustatives le méritent !

Une boutique permettait de repartir avec quelques bouteilles. Premier cru oblige, la sélection n’était pas exhaustive, les micro-brasseurs n’osant pas affronter la douane et les accises belges, connues pour leur voracité, sans garantie d’écouler leur stock. Espérons que le succès de cette première édition les convaincra de le faire l’année prochaine...