Le lancement du magazine (A suivre) fut l’une des étapes les plus décisives de l’histoire récente de la bande dessinée. Lancé en plein essor de la bande dessinée dite « pour adultes », à la fin des années 70, il n’a pas résisté à la crise qui emporta la majorité des journaux durant les deux décennies qui suivirent. Une passionnante rétrospective en retrace les vingt glorieuses années.

A un numéro près, (A suivre) aurait eu vingt ans ce triste mois de décembre 1997 où, dans un somptueux n° 239, la Rédaction faisait ses adieux à ses lecteurs dont la majorité l’avaient abandonné depuis plusieurs années. Tardi, qui avait signé la couverture du numéro 1, tirait le rideau sur une fantastique aventure, qui aida très largement la bande dessinée, dénigrée par les medias et les intellectuels, d’être enfin reconnue comme un moyen d’expression adulte, et de mériter son statut de « neuvième art ».

Son Rédacteur en chef, Jean-Paul Mougin, fut pour une grande part dans cette reconnaissance par l’intelligence de ses choix éditoriaux. Ce journaliste, qui avait débuté sa carrière en 1965 à l’ancienne ORTF comme assistant pour une émission sur les arts, qui avait ensuite été Rédacteur en chef adjoint à « Pif Gadget » puis collaborateur à diverses publications telles que Télé Gadget, Détective ou l’Echo des Savanes, avait pu observer la naissance, aux côtés de la bande dessinée dite « classique » (autour de Tintin, Spirou ou le journal Pilote de Goscinny), d’une nouvelle forme de bande dessinée.

Le phénomène, amorcé par le très éclectique « Charlie Mensuel » de Wolinski, avait été amplifié par « L’Echo des Savanes », lancé par trois auteurs, et non des moindres, Gotlib, Bretécher et Mandryka, très vite suivis par d’autres titres comme Mormoil, Tousse Bourin, le Canard Sauvage, Métal Hurlant, Circus... et l’exceptionnel « Fluide Glacial », créé par Gotlib en 1975 et toujours en pleine forme aujourd’hui.

Pilote, poussé par cette lame de fond, se transforma lui aussi, et Casterman, sentant le public évoluer dans d’autres directions que celles de son fond de commerce (Tintin, Alix, Chevalier Ardent...), et sous l’impulsion de son éditeur Didier Platteau, commença à éditer des bandes dessinées pour adultes : Corto Maltese de Pratt et Adèle Blanc-Sec, de Tardi. De là à avoir besoin d’un support de presse pour les prépublier, il n’y avait qu’un (long) pas...

Jean-Paul Mougin, alors rédacteur en chef de « L’Echo des Savanes », et donc ayant un carnet d’adresses bien fourni en auteurs pour adultes de talent, est recruté par Casterman pour lancer le journal. Etienne Robial, graphiste et fondateur des Editions Futuropolis, en conçoit la maquette. La rédaction se met en chasse d’auteurs, qui se mettent au travail et, pour l’édition 1978 du Festival d’Angoulême, tout est prêt pour le lancement d’un numéro 1 somptueux.

Par rapport à tout ce qui existe alors, (A suivre) est un véritable choc. Publier de la bande dessinée en noir et blanc ? Suicidaire ! Déborder du traditionnel format des 44 planches et publier en grosses tranches de véritables romans dépassant largement la centaine de pages (« Ici Même », qui inaugura le concept, faisait 198 pages !) ? Qui aurait pu y croire ? Et alors qu’on disait le feuilleton en train de mourir, le journal insiste sur celui-ci par son titre même : A suivre. Mais l’élégance du noir et blanc, et, surtout, la qualité exceptionnelle des récits et des auteurs (Tardi, Forest, Pratt, Auclair, Cabanes, F’Murrr, Ted Benoit), font mouche. Ce sont de vrais romans en bande dessinée qu’(A suivre) publie, et ce sera longtemps sa marque de fabrique.

Le journal se révèlera une véritable pépinière de talents, installera définitivement la notoriété d’immenses auteurs, et passera brillamment le cap des années 80, nourrissant le catalogue des Editions Casterman d’œuvres marquantes, désormais considérées comme des classiques. « Silence », de Comès, « Corto Maltese », de Pratt, « Guiseppe Bergman », de Manara, « Canardo », de Sokal, « Jehanne d’Arc », de F’Murrr, « Ray Banana », de Ted Benoit, « Tendre Violette », de Servais, les « Cités obscures » de Schuiten et Peeters, « Arrière-Pays », de Ferrandez, « Tonton Marcel », de Régis Franc, « Alack Sinner », de Muñoz et Sampayo, « Le Transperceneige », de Rochette et Lob, « Stéphane Clément », de Ceppi, « Enfants, c’est l’Hydragon qui passe », de Forest, « La femme du magicien », de Boucq et Charyn, « Le grand pouvoir du Chninkel », de Rosinski et Van Hamme, « Nestor Burma », de Tardi d’après Léo Malet, « Le chat », de Geluck, « Jonas Fink », de Giardino, « Luc Leroi », de Jean-Claude Denis, « Léon la Came » de De Crécy... on aimerait les citer tous. Que du bon ! Soit toujours édités depuis, soit réédités dans l’indispensable collection « Casterman Classique », héritière de la collection « Les Romans (A suivre) ». Même Delporte et Franquin purent y récidiver l’expérience de leur « Trombone Illustré » avec « Pendant ce temps à Landerneau ».

Les années 90 furent chaotiques. (A suivre) changea de formules, de ligne éditoriale, rata le train de la nouvelle génération d’auteurs en train de naître autour des éditions « L’Association », et commença à perdre des lecteurs. A la veille de son ultime n° 239, ils n’étaient plus que 23.000. Pas assez pour en assurer la rentabilité.

Ces presque vingt années d’existence sont racontées avec une foule de détails par Nicolas Finet, qui complète son historique de nombreux entretiens avec les protagonistes de cette passionnante aventure. « (A suivre) est mort, son œuvre reste », aurait-on pu écrire comme épitaphe sur sa tombe si les journaux avaient droit à une sépulture. Ce livre, en tout cas, lui rend un hommage mérité et donne envie de plonger dans sa bibliothèque ou chez le libraire pour lire ou relire les trésors qu’il nous a légués.